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Barbie: la poupée "Mattée"

Entretien avec Marie-Claude Hessler, actionnaire engagée de Mattel.

Propos recueillis le 28 mai 2014

Depuis dix-sept ans, Marie-Claude Hessler encourage le fabricant de jouets à améliorer les conditions de travail dans ses usines chinoises. De retour de Los Angeles où s’est tenue l’Assemblée générale du Groupe, elle propose à FÉDÉRACTIVE un compte-rendu des sujets qu’elle a abordés et des réponses qui lui ont été faites par le PDG du Groupe.

Vous rentrez de l’Assemblée Générale de Mattel qui s’est tenue à Los Angeles le 16 Mai. Comment cela s’est-il passé ?

Dans les assemblées américaines, seul le Président prend la parole et les actionnaires ne votent obligatoirement que sur trois sujets : l’élection des membres du conseil, l’élection du commissaire aux comptes et le « say on pay », le vote consultatif sur la rémunération des dirigeants. Il se peut que des résolutions soient présentées par des actionnaires. Cette année, un actionnaire a proposé une résolution pour demander la séparation des pouvoirs du dirigeant. Pour ma part, j’ai formulé une résolution pour obtenir du Président qu’il réponde aux questions des actionnaires de manière précise et complète. Elle n’a pas été présentée. La S.E.C, Securities and Exchange Commission, (l’AMF américain) a jugé que je me « mêlais » de la tenue de l’Assemblée Générale.

Les actionnaires se déplacent-ils pour l’Assemblée ?

L’assemblée se déroule à Los Angeles le matin à 9 heures. Compte tenu des conditions de circulation, seules les personnes venues la veille ou résidants à proximité peuvent y assister. Les premiers rangs étaient occupés par des salariés et les actionnaires étaient donc derrière. J’étais très contente qu’il y ait des salariés car je savais qu’ils allaient entendre mes questions. J’ai d’ailleurs été la seule à en poser.

Pourquoi à votre avis ?

Le dividende est très élevé aux Etats-Unis et il n’est pas assujetti à l’impôt, tout le monde est donc très content ! Pourtant, les résultats n’ont pas été très bons cette année, Lego est passé n°1 du secteur du jouet en février, détrônant Mattel. Un participant a bien essayé de faire une remarque sur le salaire de 17 millions versé au PDG l’année dernière. La réponse a été de lui expliquer brièvement la méthode de calcul.

Depuis 1997, vous avez participé à toutes les AG Mattel pour dénoncer les conditions de travail dans les usines de leurs fournisseurs chinois. Quelles questions avez-vous posées à l’Assemblée cette année ?

La première concernait le rapport établi par China Labor Watch au moment de la campagne « Barbie Ouvrière » (voir ci-dessous). J’ai demandé au Président s’il pouvait apporter une réponse aux soixante mille signataires de la pétition ainsi qu’aux média qui avaient dénoncé les conditions de travail de Mattel en Chine en novembre 2013. J’ai notamment demandé quelle mesure concrète Mattel avait prise pour améliorer la situation dans ses usines. Je n’ai pas obtenu de réponse à cette question. Le Président m’a expliqué que les processus étaient très longs, que Mattel était très attaché à la mise en place des codes de conduites pour ses usines et celles de ses fournisseurs. Il s’est réfugié derrière le code de conduite établi par l’ICTI. Derrière cette poudre aux yeux, aucune explication portant sur une mesure concrète n’a été apportée.

Qu’est ce que l’ICTI ?

Il s’agit de la fédération internationale des industries du jouet. L’International Council of Toy Industry (ICTI) a été fondé en 1975 par les acteurs de l’industrie du jouet. L’ICTI s’est donné pour mission d’échanger et d’informer sur les pratiques internationales de cette industrie. Au début des années 2000, l’ICTI a mis en place des normes de sécurité, des codes de conduite communs et des certifications.

C’est une démarche plutôt constructive, où est le problème ?

Les responsables des usines sont presque toujours avertis de la visite des auditeurs mandatés par l’ICTI. Ils peuvent donc se préparer aux contrôles et faire en sorte que tout semble conforme au code de bonne conduite. Par ailleurs en Chine, de nombreux auditeurs sont corrompus. Les sociétés d’audit sérieuses s’en séparent mais ces derniers proposent alors aux industriels leurs services de consultants. Ils les conseillent pour que les apparences correspondent aux attentes des contrôleurs. L’autre souci, c’est le manque de transparence. ICTI ne publie rien sur ces contrôles. Il devient très difficile d’avoir des informations. Les usines sont quasiment toutes certifiées alors que les conditions de travail sont encore désastreuses selon les rapports de China Labor Watch.

Quelle a été votre deuxième question au Président de Mattel lors de l’Assemblée ?

La deuxième question concernait la croissance. La croissance en dollars constants est quasi nulle depuis des années. En tant qu’actionnaire, j’ai expliqué que je trouvais cela plutôt inquiétant. Pour illustrer mon propos j’ai donné l’exemple du magasin «  Le Bon Marché » à Paris. J’ai constaté qu’il n’a pas dans ces références au rayon jouets les « Monster high » jugés trop éphémères, ou les « Mega bloks » qui ressemblent trop aux « Lego » en moins bien selon eux. Il n’y a qu’un produit qui croît , ce sont les poupées « American girl ». J’ai demandé si cette augmentation était le fait des magasins classiques ou des ventes internet. Sa réponse a été très précise. Le Président a semblé ennuyé par l’histoire du Bon marché et il a chargé le directeur des ventes internationales d’étudier ce point.

Et la troisième question ?

J’ai parlé de la grève d’avril dernier dans l’usine chinoise qui fabriquait pour Nike et Adidas. Les assurances sociales n’avaient pas été payées et il y a eu une grève de 15 jours qui a fait beaucoup de tapage médiatique. Or l’année dernière, il y a eu le même problème chez un sous-traitant de Mattel, mais avec une seule journée de grève. J’ai donc demandé comment ce problème avait été réglé et si cela risquait de se reproduire. La réponse ne m’a pas satisfaite. Le Président m’a dit qu’il était en discussion avec le sous-traitant. Or, d’après certaines sources, il m’a été rapporté que les assurances sociales n’ont toujours pas été payées et que Mattel a cessé de donner du travail à cette usine. De ce fait, l’effectif serait passé de 4000 à 1000 salariés.

Etes-vous récemment retournée en Chine ?

Non, et je me demande si l’on ne me donnerait un visa. La dernière fois, en 2011, on avait bloqué mon téléphone portable. Je suis probablement « fichée » et peut-être considérée comme indésirable.

Avez-vous constaté depuis 1997 une amélioration ou une dégradation des conditions de travail chez Mattel ?

Il ne se passe pratiquement rien depuis 17 ans. On ne peut pas dire qu’il y ait une amélioration. L’ICTI a rendu la circulation des informations difficile. Il y a un vrai manque de transparence. Cependant, je compte sur deux éléments pour voir changer les choses. D’abord, la nouvelle génération d’ouvrières chinoises est connectée au monde entier et voit ce qui se passe ailleurs. Elles expriment beaucoup plus aujourd’hui leur refus de se faire exploiter. Ensuite, les mouvements sociaux dans les usines en Chine se développent de plus en plus, l’information circule et les dirigeants chinois redoutent ces mouvements et leur médiatisation. Ils peuvent faire pression sur les responsables afin qu’ils respectent les règles. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé lors des mouvements sociaux dans les usines des sous-traitants Nike et Adidas. Le gouvernement a demandé aux entreprises de payer aux ouvriers les assurances sociales dues, devenues obligatoires depuis 2010.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je pense que Mattel qui traverse des difficultés aurait tout à gagner à prendre des mesures fortes en terme d’amélioration des conditions de travail en Chine et à communiquer habilement sur cette prise en compte de sa responsabilité sociale. En soignant ainsi son image, elle verrait ses ventes augmenter et éviterait les risques engendrés par un mouvement social important. Mon objectif est que Mattel s’attèle à améliorer les conditions de travail dans ses usines chinoises. Quand on sait que Mattel vend trois Barbie par seconde, comment peut-on accepter que les jouets de nos enfants soient fabriqués dans des usines où les ouvrières sont exploitées ?

Opération « Barbie ouvrière » 

L’ONG chinoise China Labor Watch a infiltré un enquêteur dans six usines chinoises qui fabriquent des jouets pour Mattel. Son investigation a permis de mettre en évidence des pratiques frauduleuses qui ont notamment privé les ouvrières-ers de plusieurs millions d’euros de salaires et de cotisations sociales. L’association Peuples Solidaires et China Labor Watch ont publié un rapport dénonçant ces pratiques. Entre octobre et décembre 2013, China Labor Watch et Peuples solidaires se sont associés pour une campagne de sensibilisation. En novembre, la presse a largement médiatisé une action de rue sur les grands boulevards parisiens nommée « Barbie ouvrière » afin de dénoncer ces graves violations du droit du travail.

Pour en savoir plus + 

www.chinalaborwatch.org
www.peuples-solidaires.org
www.toy-icti.org

Point de vue de FÉDÉRACTIVE : FÉDÉRACTIVE suit la démarche de Marie-Claude Hessler depuis quelques années. Tous les acteurs du marché, dirigeants, actionnaires, consommateurs, ONG doivent agir chacun à leur niveau, pour que les conditions de travail s’améliorent partout dans le monde. Pour sa part, FÉDÉRACTIVE en tant qu’actionnaire responsable et impliqué s'intéresse à la situation dans les usines Supor, l’entreprise chinoise de petit électroménager que Seb détient majoritairement. 

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