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Le rôle social et politique de l’actionnaire

Pierre-Yves Gomez considère que le rôle des actionnaires s’est éloigné de ce qu’il était à l’origine du capitalisme. A savoir, contribuer financièrement à un projet industriel en confiance et dans la durée. Mais les marchés financiers et les dérives spéculatives ont changé la donne et la machine s’est enrayée. Il faut que l’actionnaire retrouve son rôle social et politique pour relever les défis de notre économie.

Pourquoi l’image de l’actionnaire est-elle si malmenée ?

Parce que depuis 30 ans, on a considéré que l’actionnaire était la partie prenante qui devait orienter l’activité de l’entreprise. On a personnifié l’actionnariat en inventant un personnage : l’actionnaire. Or, cet actionnaire dont on fait une personne n’existe pas. Il est un mythe. Un mythe que les autres parties prenantes ont trop longtemps considéré comme le responsable de la crise.

Vous dites que l’actionnaire est un mythe ?

Effectivement, car il ne faut pas parler de l’actionnaire mais bien des actionnaires ou de l’actionnariat. De la même façon qu’il ne faut plus parler du peuple mais des citoyens.

Pourquoi les actionnaires ne seraient-ils pas aussi légitimes que les salariés vis à vis de l’entreprise ?

Ce sont des légitimités différentes. La légitimité des salariés repose sur le travail qui est au cœur de la valeur économique. La légitimité des actionnaires est plus complexe car ils ne sont rémunérés que si l’entreprise dégage du profit, d’où l’intérêt qu’ils ont à orienter les décisions de l’entreprise en ce sens. Leur légitimité ne repose pas sur le fait de prendre des risques et d’emprunter du capital : c’est la mission du banquier. De plus, les actionnaires ne sont pas les seuls à apporter du capital. En ne recevant leur salaire qu’en fin de mois, les salariés apportent aussi le capital humain. Par ailleurs, les actionnaires n’ont pas de contrat avec l’entreprise. Seule leur « diligence » vis à vis de la gestion de l’entreprise leur permet finalement d’obtenir des dividendes.

Cela suppose qu’ils interviennent dans la gestion ?

Il n’est pas nécessaire qu’ils interviennent dans la gestion par contre ce sont eux qui doivent orienter et s’assurer de la pérennité de l’entreprise. De toutes les parties prenantes, les actionnaires sont ceux qui disent à la communauté des affaires qu’ils croient à l’entreprise : ils témoignent de leur confiance. Imaginez l’avenir d’une entreprise dans laquelle les actionnaires décideraient de partir… Ils ont donc une fonction sociale très importante et cela fonde leur légitimité.

Vous affirmez que la fonction sociale et politique des actionnaires est évidente. Ne faut-il pas considérer que cette fonction est évidente pour les seuls actionnaires de long terme qui ont un rôle actif et engagé ?

Effectivement, à l’origine du capitalisme, les actionnaires s’engageaient pour longtemps. C’était la règle d’or du capitalisme. On ne pouvait pas se retirer ou se désengager facilement. Avec les marchés financiers, les choses ont changé et les sorties sont devenues de plus en plus rapides. Une nouvelle catégorie d’actionnaires est née : celle des investisseurs. A l’exception de quelques-uns qui veulent avoir une pratique activiste et responsable, la plupart des investisseurs portent un regard distant sur la vie de l’entreprise, un regard focalisé sur les résultats. Cette forme d’actionnaire qui ne pense qu’à maximiser son patrimoine en spéculant au lieu d’investir sur le moyen et le long terme n’est pas du tout dans l’esprit du capitalisme. D’où cette image dégradée et malmenée dont nous parlions précédemment.

Vous venez de publier un ouvrage sur le travail et son importance pour la sortie de crise. Pensez-vous qu’il faille encore et toujours opposer 
le travail au capital ?

Non. Je pense que nous devons en fait réinterpréter le capital comme on le fait pour le travail. Je m’explique. Un travail est « subjectif », c’est à dire qu’il est réalisé par un sujet, par une personne. Il est « objectif » car le travail de cette personne permet la réalisation d’un objet ou d’un service. Il est aussi bien entendu « collectif » car chaque travailleur contribue à une réalisation commune. De même, l’actionnaire est une personne (subjectif) dont le capital est investi dans une société précise (objectif) qui fait partie de l’actionnariat et des autres « financiers » de l’entreprise (collectif). Je dirais donc que plutôt qu’opposer capital et travail, il faut se demander comment ceux qui travaillent et ceux qui détiennent le capital exercent leur fonction. Comment les actionnaires vivent leur implication personnelle en tant qu’actionnaires ? Que croient-ils détenir quand ils détiennent des actions ?

Peut-on appliquer ce raisonnement à FÉDÉRACTIVE ?

Je pense que FÉDÉRACTIVE est tout à fait dans cette interprétation du capital. C’est un groupe de personnes, une famille avec des valeurs communes (sujet) dont l’objectif est de soutenir un groupe industriel. Pour cela, ces personnes s’associent dans une structure pour agir collectivement de façon responsable avec cette vision de long terme qui est indispensable.

Comme beaucoup d’acteurs, nous pensons que toute l’économie devrait évoluer 
vers un modèle plus solidaire 
et responsable. Quelle peut être la contribution des actionnaires à cette mutation ?

Si les actionnaires prennent au sérieux le rôle social dont je vous parlais précédemment, ils créent un climat de confiance et assurent la pérennité de l’entreprise. Ils participent à cette mutation et vous verrez qu’ainsi, on se déplacera naturellement vers une économie plus solidaire et plus responsable. Si les actionnaires sont irresponsables, ils tirent l’entreprise vers l’irresponsabilité. Autrement dit, sans actionnaires responsables, il n’y aura pas d’entreprises responsables.

Propos recueillis le 11 décembre 2012

Pierre-Yves GOMEZ Professeur de stratégie à l’EM Lyon et Directeur de l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises, économiste, Docteur en gestion, Pierre-Yves GOMEZ enseigne la stratégie et la gouvernance d’entreprise ainsi que la place de l’entreprise dans la société et la responsabilité économique et politique des dirigeants. Ses recherches portent sur la dimension politique du gouvernement des entreprises et sur son lien avec la stratégie. Participant au débat public sur ces questions, il intervient régulièrement dans les médias et tient une chronique mensuelle dans le journal Le Monde. Il a rédigé le « Référentiel pour une gouvernance raisonnable des entreprises » et il a étroitement participé avec Middlenext à l’élaboration du Code de gouvernance des entreprises moyennes cotées.

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